june17

Il était là, parmi des inconnus et des visages que Marie-Ernestine côtoyait depuis son enfance, et sa présence troublait la jeune mariée sans qu’elle puisse le cacher – qui l’a invité ? – pourquoi est-ce qu’il est venu ? – pourquoi ? – de quoi ses jours sont-ils faits ? – et l’enfant ? – et est-ce qu’il joue toujours du piano ? – a-t-il d’autres élèves ? – quels élèves ? – des jeunes filles ? – une autre jeune fille ? et les questions lui perforaient le cœur avec une violence qui la surprenait elle-même. Tout ça, ce tourbillon de questions et d’émotions, elle avait pu le contenir en prétendant ne pas savoir comment s’y prendre avec un bébé de quelques semaines, et, presque suffocante, aux bords d’une émotion qui la condamnerait encore aux larmes si on ne faisait rien, elle avait poussé un léger cri de panique, avait ri bêtement avant de se reprendre – mais comment prend-on un enfant dans ses bras, elle ne savait pas, n’avait jamais su, il est si petit, elle ne voudrait pas lui faire mal, le faire tomber ; il était pourtant si lourd dans ses bras et si pesant sur sa poitrine, si encombrant, elle avait tellement peur de mal faire qu’elle cherchait de l’aide dans le regard des autres qui, au milieu de la place de l’église, sous les grands châtaigniers et les ombres mauves de leurs branchages qui filtraient le soleil trop pur de ce début d’après-midi, s’étaient mis à rire et pour certains à applaudir, il faudrait bien qu’elle s’habitue, bientôt ce serait à son tour d’ouvrir une pouponnière. Tout le monde avait accueilli l’idée en s’en amusant, l’air doux lui-même avait semblé sourire, les oiseaux dans les arbres, le soleil au-dessus des toits où tout vibrait délicieusement – ce mois de juin est beau – samedi 17 juin 1905 – météo radieuse – ciel limpide au bleu clair infini – promesses légères de joie, bonheur, longue vie – des fleurs d’oranger dans les cheveux – corbeille – bouquets – banquet – robe longue ajustée, manches mi-longues en voile de coton ornée en broderie anglaise et incrustations de guipure, tulle jacquard, une mariée magnifique au teint rose pâle qu’on a fardée pour raviver ce regard si terne qui gâchait un peu la fête.

Etching of the sun